Ludopédagogie : apprendre autrement par l’expérience et le jeu
Et si, pour apprendre autrement, il fallait parfois commencer par jouer ?
La ludopédagogie utilise le jeu comme un véritable outil d’apprentissage et de prévention. Mais pas n’importe comment.
Dans ma pratique, les jeux proposés ne cherchent ni à désigner un gagnant, ni à faire perdre quelqu’un. Ils sont réflexifs, coopératifs, relationnels ou prennent la forme de jeux de rôle.
Leur objectif est de permettre aux participants de vivre une expérience, d’observer ce qui se passe en eux et dans le groupe, puis de mettre des mots sur ce qu’ils ont vécu.
C’est cette combinaison entre expérience, émotion, réflexion et échange qui fait du jeu un support particulièrement intéressant pour développer les compétences sociales.
Un jeu n’est pas forcément de la ludopédagogie
Jouer et faire de la ludopédagogie sont deux choses différentes.
Lorsque l’on joue, l’intention première du participant est généralement de jouer : découvrir, expérimenter, rire, relever un défi, partager un moment.
En ludopédagogie, cette intention existe toujours, mais l’animateur poursuit également une intention pédagogique précise.
Il choisit une expérience en fonction de ce qu’il souhaite permettre aux participants d’explorer.
Le jeu devient alors un moyen de faire émerger une situation qui pourra ensuite être observée et questionnée.
L’apprenant joue. L’animateur, lui, utilise ce qui se passe dans le jeu pour favoriser un apprentissage.
C’est une différence essentielle.
Apprendre en faisant plutôt qu’en recevant
Dans un apprentissage traditionnel, le savoir est souvent transmis de manière descendante : une personne sait, explique et transmet à une autre qui écoute, mémorise et restitue.
La ludopédagogie propose une autre porte d’entrée.
On commence par vivre quelque chose.
Le participant peut devoir coopérer, prendre sa place, écouter quelqu’un, faire un choix, gérer une difficulté, exprimer un besoin, comprendre le point de vue d’un autre ou chercher une solution avec le groupe.
Il ne reçoit donc pas uniquement une information sur une compétence sociale. Il la met en pratique. Et cette expérience devient ensuite matière à réflexion.
Cela permet notamment de travailler sur des situations qui peuvent être difficiles à aborder uniquement avec des explications ou des conseils.
- Parler du consentement n’est pas la même chose que devoir prendre une décision dans une situation de jeu où le consentement de l’autre entre réellement en question.
- Parler d’empathie n’est pas la même chose que devoir se mettre à la place d’un autre personnage.
- Parler de harcèlement n’est pas la même chose que pouvoir observer les mécanismes d’un groupe dans une situation simulée et sécurisée.
Le jeu permet ainsi de faire l’expérience avant d’en tirer des enseignements.
Mouvement, émotions, expérience et réflexion
L’un des intérêts du jeu est qu’il ne sollicite pas uniquement la pensée.
Selon l’activité proposée, le participant peut être amené à bouger, parler, choisir, observer, ressentir, interagir, improviser ou prendre une décision.
Plusieurs dimensions de l’expérience sont alors mobilisées simultanément :
- le corps et le mouvement ;
- l’attention ;
- les émotions ;
- les interactions avec les autres ;
- la réflexion ;
- la prise de décision ;
- l’observation de soi et des autres.
Les neurosciences montrent que le cerveau est capable de modifier ses connexions en fonction des expériences et des apprentissages : c’est le principe de plasticité cérébrale.
Cela ne signifie pas que n’importe quel jeu « crée de nouvelles connexions » de manière automatique. Mais cela permet de comprendre l’intérêt d’apprentissages qui sollicitent activement la personne, plutôt que de lui demander uniquement d’écouter et de mémoriser.
Lorsqu’une personne vit, ressent, agit puis réfléchit sur ce qu’elle vient de vivre, elle dispose de plusieurs points d’appui pour construire son apprentissage.
Le débriefing : là où le jeu devient apprentissage
C’est probablement l’une des dimensions les plus importantes de ma pratique.
On ne joue pas simplement pour jouer.
Au fil du jeu ou à la fin, il est un temps de débriefing:
- Que s’est-il passé ?
- Qu’ai-je ressenti ?
- Qu’ai-je pensé ?
- Comment ai-je réagi ?
- Quelle place ai-je prise ?
- Qu’est-ce qui m’a aidé ?
- Qu’est-ce qui m’a mis en difficulté ?
- Qu’ai-je observé chez les autres ?
- Est-ce que j’aurais pu agir autrement ?
Et surtout :
Qu’est-ce que cette expérience me dit de moi et de ma manière d’être en relation ?
Le débriefing permet de transformer une expérience ludique en véritable occasion d’apprentissage.
Il permet de prendre du recul sur ce qui vient de se passer et de faire des liens avec la vie quotidienne.
C’est à ce moment-là que l’expérience peut devenir consciente.
Développer la métacognition
Cette capacité à observer sa propre manière de penser, de ressentir et d’agir fait appel à ce que l’on appelle la métacognition.
Il ne s’agit plus seulement de savoir faire quelque chose. Il s’agit de pouvoir observer :
- Comment est-ce que je fais ?
- Qu’est-ce qui se passe en moi lorsque je suis en difficulté ?
- Comment est-ce que je prends une décision ?
- Comment est-ce que je réagis lorsque quelqu’un n’est pas d’accord avec moi ?
- Qu’est-ce qui m’aide à coopérer ?
- Qu’est-ce qui m’empêche d’écouter ?
Le participant devient progressivement observateur de son propre fonctionnement. Et cette prise de conscience peut ensuite être transférée à d’autres situations.
La force du groupe et l’intelligence collective
Une grande partie des jeux que je propose s’appuie sur la force du groupe. Il ne s’agit pas de savoir qui est le meilleur. Il s’agit de chercher ensemble.
Chacun possède une partie des informations, une manière de voir, une expérience, une intuition ou une compétence différente. Le groupe devient alors une ressource.
Un participant peut proposer une idée à laquelle un autre n’avait pas pensé. Une difficulté individuelle peut devenir une réflexion collective. Une situation peut être regardée sous plusieurs angles.
Pour les plus grands, certains jeux peuvent également proposer un défi personnel : sortir de sa zone habituelle, oser prendre la parole, se positionner, demander de l’aide, faire confiance ou accepter de ne pas tout contrôler.
Le défi individuel rencontre alors l’intelligence du groupe.
Travailler les compétences sociales sans faire la morale
La ludopédagogie permet d’aborder de nombreux sujets qui touchent directement à la vie relationnelle.
Elle peut notamment permettre d’explorer :
- l’écoute ;
- l’empathie ;
- la communication ;
- la coopération ;
- la confiance ;
- la place dans un groupe ;
- le positionnement ;
- les limites personnelles ;
- l’expression des émotions ;
- la compréhension des besoins ;
- le consentement ;
- les relations amicales ;
- les mécanismes du harcèlement ;
- les situations de conflit ;
- les différences entre relations soutenantes et relations qui fragilisent.
- les stratégies face à nos difficultés et nos défis
L’intérêt est de pouvoir expérimenter sans être immédiatement confronté à une situation réelle.
Il devient possible de faire un essai, de se tromper, de recommencer, d’observer les conséquences d’un choix et d’entendre le point de vue des autres.
On peut ainsi apprendre sans que chaque erreur ait une conséquence réelle dans sa vie.
Le jeu permet un « pas de côté »
C’est une notion qui me semble particulièrement importante.
Lorsque nous sommes pris dans une situation émotionnelle, nous n’avons pas toujours accès à nos capacités habituelles de réflexion.Nous sommes parfois tellement impliqués que nous ne voyons plus les différentes possibilités.
Le jeu permet de faire un pas de côté. Pendant un moment, ce n’est plus « moi dans mon problème». C’est une situation de jeu.
Je peux jouer un personnage. Essayer une autre manière de communiquer. Observer quelqu’un d’autre. Prendre un risque dans un cadre sécurisé. Explorer une réaction.
Et parfois, quelque chose se débloque. Parce que la situation n’est plus exactement la même, notre regard peut changer.
Le jeu crée une distance suffisante pour pouvoir expérimenter autrement, sans pour autant perdre le contact avec ce que l’on ressent.
Prévenir plutôt qu’attendre que la difficulté s’installe
La ludopédagogie peut également être un formidable outil de prévention:
- Il n’est pas nécessaire d’attendre qu’un enfant soit victime de harcèlement pour parler du harcèlement.
- Il n’est pas nécessaire d’attendre un conflit pour réfléchir à la manière de poser ses limites.
- Il n’est pas nécessaire d’attendre une relation toxique pour apprendre à reconnaître une relation qui fait du bien.
- Il n’est pas nécessaire d’attendre une crise pour apprendre à identifier une émotion ou un besoin.
Le jeu permet d’aborder ces sujets avant que la difficulté ne devienne trop grande, dans un contexte vivant, accessible et parfois plus facile à investir qu’une discussion frontale.
Et pour les adultes ?
La ludopédagogie n’est pas réservée aux enfants. Les adultes peuvent eux aussi apprendre énormément lorsqu’ils quittent temporairement leur posture habituelle.
Dans un jeu coopératif ou une mise en situation, un adulte peut observer sa façon de prendre sa place, de diriger, de déléguer, de demander de l’aide, de gérer l’incertitude ou de réagir face à une difficulté.
Le jeu peut alors devenir un miroir.
Un miroir bienveillant, parce qu’il ne s’agit pas de juger une personne, mais de lui permettre d’observer son fonctionnement.
Pour les adultes, le jeu peut également devenir un espace pour oser expérimenter autrement, sortir du contrôle, mobiliser sa créativité et découvrir les ressources du groupe. C’est un lieu où vous pouvez amener un défi personnel pour le regarder sous divers angles et pour bénéficier de l’intelligence collective.
La place de l’animateur
La ludopédagogie ne consiste donc pas à sortir un jeu d’une boîte et à demander aux participants d’y jouer. L’animateur doit savoir pourquoi il propose cette expérience, ce qu’il souhaite permettre d’explorer et comment il accompagnera ensuite le retour des participants.
Il crée le cadre, observe ce qui se passe et soutient la réflexion.
Il peut poser des questions, faire émerger des liens, attirer l’attention sur certains éléments et permettre à chacun de trouver ses propres enseignements.
Il ne s’agit pas de donner immédiatement « la bonne réponse ».L’objectif est que le participant puisse construire une compréhension à partir de ce qu’il vient de vivre.
Une autre manière d’apprendre
C’est finalement ce qui me plaît dans la ludopédagogie. Elle permet d’apprendre autrement. Pas uniquement avec la tête. Avec le corps, les émotions, l’expérience, les autres et la réflexion.
Elle permet de prendre une place, d’en changer, d’observer ce qui se passe lorsque l’on coopère, lorsque l’on écoute, lorsque l’on ose, lorsque l’on pose une limite ou lorsque l’on cherche une solution ensemble.
Et surtout, elle permet de transformer une expérience en connaissance de soi.
Jouer n’est donc pas la finalité.
- Le jeu est le point de départ.
- L’expérience fait émerger quelque chose.
- Le débriefing permet de le regarder.
- La métacognition permet de comprendre son propre fonctionnement.
- Et le transfert permet ensuite de faire vivre cet apprentissage au-delà du jeu.
La ludopédagogie chez BAGAJ
En tant qu’éducatrice sociale, formée à l’approche thérapeutique par le jeu, je propose des ateliers de ludopédagogie adaptés aux différents âges, dès 4 ans, puis pour les enfants, les adolescents et les adultes.
Les propositions sont choisies en fonction de l’âge, du groupe et de l’objectif recherché.
L’objectif n’est pas de faire jouer pour occuper. Il est de créer une expérience qui permet d’apprendre, de prendre conscience, de développer ses compétences relationnelles et de trouver de nouvelles ressources.
Parce qu’il arrive parfois que l’on comprenne mieux quelque chose après l’avoir vécu qu’après l’avoir simplement entendu.